L’affaire Abdallah de Pierre Carles
Sortie : 8 avril 2026 
"Ouh là… c’était pas forcément… on a écrit des bêtises quand-même". Si ce remord fait honneur à l'honnêteté intellectuelle de Véronique Brocard, la journaliste de Libération confrontée aux articles publiés dans son quotidien en 1986, il est aussi un indice du scandale d’Etat que constitue l'incarcération pendant 40 ans de Georges Ibrahim Abdallah, militant politique marxiste libanais. 
40 ans et 9 mois, pour une condamnation initiale de 4 ans (pour association de malfaiteurs, détentions d’armes et faux papiers), puis une condamnation à perpétuité en 87, officiellement pour l’assassinat à Paris d’un attaché militaire américain et d’un secrétaire d'ambassade israélien.
40 ans et 9 mois sur un dossier vide. Abdallah a payé pour des attentats commis alors qu’il était en prison.
40 ans et 9 mois dont une dizaine de demandes de remise en liberté[1] refusées par la justice française sous pression américaine - preuves écrites à l’appui de l’intrusion d’Hillary Clinton.
Détail supplémentaire : son premier avocat, Jean-Paul Mazurier, travaillait pour la DGSE. Lorsque Mazurier dévoile sa double activité en 87, Albin Chalendon, alors ministre de la Justice, rejette sans justification la demande de pourvoi formulée par Jacques Verges, nouvel avocat d’Abdallah, contre sa condamnation à perpétuité.
Si Pierre Carles prend le soin de remonter le fil de l'histoire depuis 1978 et d'interroger des journalises, chercheurs, responsables des services français de l’époque, avocats et soutiens d’Abdallah, son film vaut aussi – au moins autant - pour la question qui fâche posée aux médias : comment et pourquoi ont-ils plongé dans la version officielle attribuant aux frères de Georges Ibrahim Abdallah, militants comme lui des FARL[2], les attentats de 1986 (rue de Rennes à Paris notamment) dont les commanditaires iraniens n’ont jamais été inquiétés ? 
Robert Pandreau, alors  ministre délégué à la Sécurité auprès du ministre de l'Intérieur Charles Pasqua,  avouera 10 ans plus tard la manipulation dans une interview : « en réalité nous n’avions aucune piste ».  Alain Marsaud, chef du service central de lutte anti-terroriste de 1986 à 1989 confirme aujourd’hui : « les iraniens nous avaient déclaré la guerre et personne ne le savait », notamment car la France n’avait pas remboursé à l’Iran un emprunt consenti antérieurement par le Shah et avait vendu des armes à l’Irak. Et Jean-François Clair, directeur adjoint du contre-espionnage français (DST) de 1997 à 2007 confirme qu’il n’y avait aucune preuve de son appartenance à une association terroriste.
Or à l’époque, le Canard enchainé et le Monde, entre autres, ont largement participé à relayer la thèse officielle. On aurait aimé entendre sur le sujet Edwy Plenel, brièvement vu dans une archive où il dévoile un supposé scoop sur la trêve passée entre l’Etat français et le « clan Abdallah ». Article du Monde dont se délecte alors Jean-Bernard Raimond, ministre des Affaires étrangères en 1986, dans une interview télévisée.  Mais dans l’enquête de Pierre Carles, c’est Georges Marion, journalise au Monde de 1986 à 2006, qui s’y colle, et explique comme il peut pourquoi il n’a pas mis en cause les fuites obtenues d’un informateur de la Brigade criminelle.
Ces entretiens contemporains sont amèrement savoureux : l'embarras de François Hollande, l’air dépité puis l’oscar du « je ne me souviens pas » de Laurent Fabius quand la journaliste lui fait état de ses échanges par mél avec Hillary Clinon, le poisson mal noyé du juge anti-terroriste Jean-Louis Brugière, la leçon de séparation des pouvoirs d’Éric Dupont Moretti... 
A côté de ces bafouillages, cafouillages et diversions, Abdallah est un modèle de clarté et de constance. Lors de son procès pour assassinats, il avait déclaré : «  Je me retire de cette cour en vous laissant de le plaisir d’écouter le représentant du bourreau et sa défense vomir leur haine des déshérités de la terre ».
Abdallah est libéré le 25 juillet 2025 par une décision du 17 juillet 2025, intervenue quelques semaines après le premier arraisonnement illégal, par l’armée israélienne, de la Flottille pour Gaza dans laquelle se trouvait notamment Greta Thunberg. A son arrivée à Beyrouth, il déclare   « Je suis sorti grâce à votre mobilisation à tous. C’est grâce à vous. Ce n’est pas tombé du ciel. C’est un rapport de force. Quand le prisonnier leur « coûte » plus  à l’intérieur qu’à l’extérieur, grâce à la solidarité et au mouvement de solidarité qui s’inscrit dans le cadre du processus de lutte, on le remet en liberté. » Puis, moins consensuel : « Il y a des millions d’Arabes qui sont assis à regarder. En Égypte, à quelques mètres de la mosquée Al-Azhar, à quelques kilomètres de distance de la Kaaba de Mohammed Ben Abdullah, des enfants palestiniens meurent de faim. (…) C’est une honte pour l’histoire et pour les masses arabes, plus encore que pour les régimes, car les régimes on les connait (…) Quand une fille de 20 ans vient de Suède, Greta, pour rompre le blocus de Gaza, alors que les Égyptiens regardent sans rien faire en réclamant leur place au paradis… »
Ouvert sur une visite au prisonnier de la députée européenne Rima Hassan, ce film dossier solide, étayé et clair, se conclut ainsi sur la réaffirmation de la nécessité de lutter. Digne.  
[1] Plus d’une dizaine de demandes de libérations notamment refusées par les ministres de la Justice Dominique Perben en 2002, Pascal Clement en 2006, et par Manuel Valls, Premier Ministre, contre l’avis favorable de Christiane Taubira, ministre de la Justice, en 2013.
[2] Fractions armées révolutionnaires libanaises
Forêt Rouge de Laurie Lassalle
Sortie : 14 janvier 2026
Documentaires comme fictions sont nombreux à se pencher sur les formes nouvelles des mouvements sociaux de ces dernières années (1) : Nuit debout, Gilets jaunes, ZAD et formes diverses d'activisme et désobéissance civile. Avec le risque de tomber dans l'hagiographie, l'héroïsation, de perdre en complexité voire de verser dans l'esthétisation complaisante des scènes d'affrontement avec la police (le fumigène, grand accessoire de cinéma).
Forêt Rouge de Laurie Lassalle a la qualité rare de donner à voir ce pour quoi a lieu cette résistance (ici la ZAD de Notre Dame des Landes), de rendre palpable l'enchantement d'une sortie nocturne pour observer des grenouilles et des salamandres, de prendre le temps d'apprendre que même sauvée, la forêt aura souffert du passage des engins de chantier à proximité, de montrer les gestes les plus infimes dans lesquels s'incarne la défense de cet espace naturel.
Le film réussit ainsi à articuler le collectif et l'individuel, le politique et le sensoriel, le débat et le silence et... la fête. Car la joie est politique.
Les quelques images d'affrontements sont certes déjà vues pour certaines, mais le film privilégie l'interpellation et la proximité, tout en n'oubliant pas de faire des choix de mise en scène et de montage, qui dessine des futurs désirables, une fois les fumigènes dissipés.
Vers la moitié du film, deux scènes poignantes, qui font écho à celles qui nous arrivent de Minneapolis en ce début d'année : un jeune homme, seul face aux policiers, en appelle à leur conscience du respect du travail accompli sur le site depuis des années, plus loin un violon furieux, que feront taire les grenades et les cris des blessés. 
(1) Par exemple les excellents L'Assemblée de Mariana Otero sur Nuit debout, Les Graines que l'on sème  de Nathan Nicholovitch sur les Gilets jaunes.
Les âmes bossales de François Perlier 
Sortie : 4 février 2026 
Les "Bossales" désignaient les esclaves africains vainqueurs de la guerre d'indépendance d'Haïti en 1804, dont Jean-Jacques Dessalines a été un acteur majeur avant de devenir le premier empereur du pays et d’être assassiné en 1806. Devenu péjoratif, le terme est aujourd'hui revendiqué par les acteurices d’une révolte épuisante contre la corruption, la violence et la pauvreté qui mettent le pays à genoux.
Si quelques séquences de manifestations donnent la mesure de la répression que doit affronter la population, c’est aux autres armes de résistance que s’attache François Perlier : des mots acérés comme des flèches, des chants qui relient, des rituels exutoires. « Les livres sont les tombeaux des dictateurs » dit un protagoniste, qui consacre ses maigres ressources à lire et lire encore les livres glanés sur les marchés. Charlotte, engagée auprès des réfugiés du tremblement de terre, place aussi sa révolte dans le champ intime : « J’ai choisi de ne pas avoir de mari pour ne pas être esclave. Je ne veux pas être une esclave dans une maison ; un esclavage modéré ; une esclave mariée dont tout le monde est content ». Michou, la casseuse de pierres qui répond à l’appel des esprits, interroge Jésus  «Pourquoi est-ce moi l’humiliée ? » dans un chant fragile et poignant. Foukifoura, poète et commentateur acerbe de l’état de son pays en appelle à l’esprit de Dessalines pour raviver l’esprit d’une société juste. 
Chacun·e d’elles et eux mériterait un film entier mais la construction des séquences est d'une grande fluidité, comme le temps donné aux discours et aux respirations, aux rituels, à la musique et à la danse, à la politique présente à chaque seconde mais toujours incarnée. Dans ce portrait en mosaïque,  François Perlier n’oublie jamais d'assumer son regard de cinéaste, telle cette séquence  « Où est l’argent ?», interpellation des autorités rageusement chuchotée le temps  d’un travelling à moto dans des  rues de plus en plus défoncées. 
Auteur de courts métrages documentaires diffusés en festivals, François Perlier signe avec ce premier long diffusé en salles une grande et belle œuvre d’amour à un peuple debout.

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